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2. La querelle des historiens en Allemagne
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Habermas J., " Une manière de liquider les dommages. Les tendances apologétiques dans l’historiographie contemporaniste allemande ", Die Zeit, 11 juillet 1986, in Devant l’histoire. Les documents de la controverse sur la singularité de l’extermination des Juifs par le régime nazi, trad. Bonchindhomme C., Rochlitz R., Cerf, 1988, pp. 47-58.
I L’historien Michael Stürmer - professeur à Erlangen - accorde sa prédilection à une interprétation fonctionnelle de la conscience historique : " Dans un pays privé d'histoire, l'avenir appartient à celui qui meublera la mémoire, forgera les concepts et interprétera le passé. " Adoptant la vision néo-conservatrice du monde qu'au cours des années soixante-dix les disciples de Joachim Ritter mirent au goût du jour, Stürmer conçoit la modernisation et son développement comme une manière de liquider les dommages. Dans l'environnement d'une société industrielle réifiée, ce que l’individu, en tant que " molécule sociale ", éprouve inévitablement comme une aliénation doit être, pense-t-il, compensé par du sens qui fonde l’identité. A vrai dire, Stürmer se soucie moins de l’identité individuelle que de l’intégration communautaire. Le pluralisme des valeurs et des intérêts, nous dit Stürmer, " quand il ne trouve plus de sol commun, mène [...] tôt ou tard à la guerre civile sociale. I1 faut que " le sens soit institué par une instance supérieure, et, après la religion, c'est là un rôle qui, jusqu'à aujourd'hui, n'a pu être assumé que par la nation et le patriotisme ". Une science historique consciente de ses responsabilités politiques ne se soustraira pas à l'appel à fournir et à diffuser une image de l’histoire qui aille dans le sens du consensus national. En tant que discipline, l'histoire est de toute façon " conduite sous la pression des besoins collectifs, en grande partie inconscients, à être cette instance fondatrice d'un sens intra-mondain, mais reste " — et Stürmer perçoit tout à fait cela comme un dilemme — " qu'elle doit y parvenir à l'aide d'une méthodologie scientifique ". C'est pourquoi, selon Stürmer, l'histoire se fait sur ce " chemin de crête tracé entre l'institution du sens et la démythologisation ". Voyons comment Andreas Hillgruber, professeur à Cologne, s'y prend pour cheminer sur les crêtes. Il va sans dire que, n'ayant pas les compétences d'un spécialiste, je ne me sens autorisé à aborder le dernier ouvrage de ce contemporaniste de renom que pour autant que cette enquête, intitulée Zweierlei Untergang (Double Anéantissement), a été publiée, chez Wolf Jobst Siedler, dans une collection destinée aux bibliophiles, et qu'elle est par conséquent manifestement adressée aux non-spécialistes. Mes notations traduisent donc l'introspection d'un " patient " dont la conscience historique est soumise à une opération révisionniste. Dans la première partie de son étude, Hillgruber décrit l'effondrement du front allemand de l'Est pendant la dernière année de la guerre, en 1944-1945. Il entame son propos en soulevant le " problème de l'identification ", en se demandant autrement dit avec lequel des partis alors en présence il convient que l'auteur s'identifie dans ce qu'il rapporte. Dès lors qu'on disqualifie l'interprétation que firent de la situation les hommes du 20 juillet, parce qu'elle ne relevait que d'une éthique de la conviction, alors que l'attitude qu'avaient sur place les hommes du commandement, ainsi que les édiles municipaux et régionaux, était, elle, commandée par une éthique de la responsabilité, ne restent plus que trois positions. La première est la perspective de Hitler, qui entendait tenir jusqu'au bout ; Hillgruber la rejette dans la mesure où elle procède d'un darwinisme social. La deuxième est celle qui consisterait à s'identifier aux vainqueurs ; elle n'est pas prise en considération dans la mesure où cette perspective qui aspirait à la libération ne vaudrait que pour les victimes des camps de concentration et non pour la nation allemande dans son ensemble. Si bien que, selon Hillgruber, il ne reste donc plus à l'historien qu'une seule possibilité : " Il doit s’identifier, à la fois, au destin concret de la population allemande de l'Est et aux efforts désespérés et sacrificiels que les troupes et la marine allemandes ont consentis afin de protéger cette population des orgies vengeresses de l'Armée rouge, des viols en masse, des meurtres arbitraires et des déportations aveugles, et [...] enfin d'ouvrir la voie de l'exode vers l'Ouest. " On se demande, déconcerté, pourquoi l'historien de 1986 ne pourrait pas entreprendre une rétrospective qui tienne compte des quarante années passées, pourquoi autrement dit il ne se placerait pas dans cette perspective qui est la sienne et dont il ne saurait de toute façon se détacher. D'autant plus qu'une telle perspective offre l'avantage herméneutique, non seulement de mettre en rapport ce qui alors n'avait été perçu que de manière sélective par chacun des partis immédiatement concernés, mais encore d’équilibrer les témoignages les uns par rapport aux autres, et enfin de compléter ces observations par ce qu'a appris la génération d'après-guerre. Mais c'est là un point de vue — dont on a presque envie de dire qu'il est le point de vue " normal " — à partir duquel Hillgruber ne souhaite pas se placer pour rédiger son propos, car surgiraient alors immanquablement ces questions relatives à la " morale dans les guerres d'extermination ", qui doivent, selon Hillgruber, rester entre parenthèses. C’est dans ce contexte qu'il évoque les propos de Norbert Blüm qui remarquait que tout le temps que le front allemand de l'Est tenait bon, on pouvait aussi continuer à perpétrer les actes d'extermination dans les camps. Voilà une réalité pour le moins susceptible de faire de l'ombre à cette " image d'horreur, de femmes violées et d'enfants massacrés " qui s'offrit aux soldats allemands après qu'ils eurent, par exemple, repris Nemmersdorf. Mais pour Hillgruber il s'agit de décrire l’événement avec les yeux, à la fois, du soldat courageux, des populations civiles désespérées et même des dignitaires " confirmés " du parti nazi ; il veut se mettre dans la peau des combattants d'alors et éprouver ce qu'ils ressentaient avant qu'ils ne soient cernés et dévalorisés par ce que nous avons appris rétrospectivement. C’est dans cette optique qu'il faut comprendre la partition double de l'ouvrage qui traite, d'une part, de 1'" effondrement à 1' Est " et, de l'autre, de 1'" extermination des Juifs ", deux processus que Hillgruber, contrairement à ce qu'annonce la quatrième de couverture, n'entend précisément pas montrer sous le jour de leur " sombre intrication ".
II Cependant, une fois cette opération effectuée — qu'il faut sans doute imputer au dilemme qu'affronte, selon Stürmer, l'histoire fondatrice du sens —, Hillgruber ne tarde quand même pas à recourir aux connaissances forgées par les historiens de la génération d'après-guerre, pour étayer la thèse qu'il avance en préface selon laquelle il ne faudrait pas voir dans l'éviction des Allemands hors des territoire de 1' Est une " réponse " aux crimes commis dans les camps de concentration. Invoquant les objectifs militaires des Alliés, il montre qu'" à aucun moment de la guerre, l'intention n'a été, en cas de défaite allemande, de préserver l'essentiel des provinces allemandes de Prusse Orientale " ; ce faisant, il explique le désintérêt des puissances occidentales pour les territoires de l'Est par une " image stéréotypée de la Prusse ". Que la structure de pouvoir du Reich ait eu partie liée avec la structure sociale conservée tout particulièrement en Prusse, c'est là une idée qui ne l'effleure même pas. Il ne fait aucun usage des informations fournies par les sciences sociales — il lui aurait alors été bien difficile, par exemple, de ramener aux seules " conceptions " barbares " de la guerre " propres à l'époque stalinienne les exactions commises par l'Armée rouge non seulement en Allemagne, mais avant cela commises aussi lors des entrées en Pologne, en Roumanie et en Hongrie. Quoi qu'il en soit, aveuglées par l'objectif militaire que représentait pour elles la destruction de la Prusse, les puissance occidentales reconnurent mais trop tard, nous dit Hillgruber, qu'avec une telle avancée des Russes " c'est l'Europe tout entière qui [devenait] la grande perdante de la catastrophe de 1945 ". Dans un tel théâtre, Hillgruber peut alors placer sous ce qu'il estime être son vrai jour la " lutte " de l'armée allemande de l'Est — la " défense désespérée pour que soit préservée l'indépendance de la grande puissance qu'était le Reich allemand, voué par la volonté des Alliés à l'anéantissement. L'armée allemande de l'Est offrit une protection défensive à un territoire occupé depuis des siècles par des Allemands, à la patrie de millions de gens qui vivaient [...] dans l'un des foyers du Reich allemand ". Cette représentation dramatique s'achève alors sur une interprétation du 8 mai 1945 qui, venant de Hillgruber, ressemble à un vœu : quarante ans après, la question d'une " reconstruction de cette Europe centrale détruite reste [...] ouverte aujourd'hui comme hier, lorsque les contemporains — qu'ils fussent acteurs ou victimes — devinrent les témoins de la catastrophe que vécut l'Allemagne orientale ". La morale saute aux yeux : au moins aujourd'hui, nous sommes dans la bonne alliance. Dans la seconde partie de son ouvrage, Hillgruber traite en vingt-deux pages de cet aspect des faits qui jusque-là avait été occulté lorsque ceux-ci avaient été rapportés sous leur aspect épique et " tragique ". Il n'est d'ailleurs que de se rapporter au sous-titre pour constater un changement de perspective. A la " destruction du Reich allemand " — qu'une rhétorique digne de la littérature de guerre à quatre sous vient encore alourdir (comme si de surcroît cette destruction ne s'était produite que sur le front de l'Est) — fait pendant la " fin " — prosaïquement enregistrée — " du judaïsme européen ". La " destruction " suppose un adversaire agressif, une " fin " advient en quelque sorte d'elle-même. Alors que, d'un côté, on évoque " l’anéantissement de toute une armée et la vaillante abnégation des individus ", de l'autre on parle des camps comme " d'organisations fixes qui ont fait suite " aux commandos légers d'intervention. Alors que là sont évoqués " les nombreux inconnus qui dans l'irruption de la catastrophe sont allés à l'extrémité d'eux-mêmes ", ici les chambres à gaz sont circonscrites comme étant le " moyen le plus efficace " de la liquidation. D'un côté, nous avons, tels quels et baignant encore dans leur jus, les clichés d'un jargon qu'on traîne avec soi depuis l'époque de sa jeunesse, et, de l'autre, le langage glacé de la bureaucratie. Mais l'historien ne se contente pas de changer la perspective du récit ; son problème dans cette seconde partie est d'établir que " le meurtre des Juifs était exclusivement une conséquence du radicalisme de la doctrine raciale ". Stürmer s'intéressait à la question de savoir " dans quelle mesure cette guerre était la guerre de Hitler et dans quelle mesure elle était celle des allemands ". Hillgruber pose à propos de l'extermination des Juifs une question analogue. C’est ainsi qu'il se livre à d'hypothétiques spéculations sur ce qu’aurait été la vie des Juifs si, en 1933, au lieu des nazis, les nationaux-allemands et le Stahlhelm avaient pris le pouvoir. Les lois de Nuremberg eussent également été promulguées, tout comme les autres mesures qui, jusqu'en 1938, ont " affligé [les Juifs] d'une conscience particulière ", car de telles mesures étaient " en accord avec les sentiments d'une grande partie de la société". Mais, nous dit Hillgruber, il n'est pas sûr qu'entre 1938 et 1941 l’ensemble des responsables aurait déjà considéré la politique de l'exil forcé comme la meilleure solution à la question juive, les deux tiers des Juifs allemands ayant alors pu " gagner l’étranger ". Quant à la " solution finale " mise en place à partir de 1941, Hitler aurait été le seul à l’avoir envisagée depuis le début. Hitler voulait l’extermination physique de tous les Juifs " car seule une telle " révolution raciale " pouvait permettre que son Reich accède, ainsi qu'il le voulait, au " statut d'une puissance mondiale, et ce d'une manière durable ". Cette dernière phrase n'étant pas au conditionnel, on ne sait trop si l’historien ne fait pas encore sienne la perspective du participant. Quoi qu'il en soit, Hillgruber établit une partition très nette entre l’action d'euthanasie dont cent mille malades mentaux avaient déjà été victimes en 1941, et l’extermination des Juifs elle même. Dans le contexte du darwinisme social appliqué à la génétique humaine, l'élimination des " vies indignes d'être vécues " aurait rencontré une large adhésion de la population. Hitler, en revanche, avec l'idée de " solution finale ", aurait été isolé jusque dans le noyau dur de la clique dirigeante, " y compris [auprés de] Göring, Himmler et Heydrich ". Mais que Hitler soit ainsi reconnu comme le seul instigateur et l'unique responsable, à la fois, de l'idée et de la décision de la " solution finale " n'explique tout de même pas l’exécution elle même — ni surtout le fait effrayant que l'essentiel de la population ait assisté à tout cela sans bouger —, ce que Hillgruber admet parfaitement. Il est vrai que l’objectif de cette laborieuse révision serait mis en péril, si ce phénomène qu'est la " solution finale " devait quand même finir par être soumis au jugement moral. C’est pourquoi, à ce stade, l'historien qui tenait pour négligeables les tentatives d'explication proposées par les sciences sociales rompt avec sa technique narrative pour trouver son salut dans les lieux communs de l’anthropologie. A l'en croire, " le fait que l'essentiel de la population ait accepté ces événements atroces, obscurément pressentis, [relève] [...] d'une dimension qui excède 1'unicité historique de ce qui s'est passé ". Bien installé dans la tradition des mandarins allemands, c'est, au demeurant, le fait qu'un grand nombre d'universitaires ait été impliqué qui le terrifie le plus profondément — comme si là non plus il n'y avait pas d'explications plausibles. Bref, qu'une population civilisée ait laissé s'accomplir une telle monstruosité est, pour Hillgruber, un phénomène qui excède la compétence propre de l'historien et que, libéré de toute obligation, il évacue dans la dimension de l'humanité en général.
III Dans un article publié dans la Historische Zeitschrift, Klaus Hildebrand — professeur à Bonn et contemporaniste comme Hillgruber — recommande un essai de Nolte qui aurait le mérite de non seulement dépouiller l'histoire du " IIIe Reich " de son " apparent caractère d'unicité ", mais encore d'intégrer par l'historicisation " la capacité destructrice de la vision du monde et du régime [nazis] " au développement du totalitarisme total, essai qui par conséquent " montre[rait] la voie ". Nolte qui, par son livre Faschismus in seiner Epoche de 1963, avait déjà acquis une large reconnaissance est, il est vrai, fait d'un autre bois que Hillgruber. Dans son étude intitulée Entre mythe et révisionnisme, il justifie aujourd'hui la nécessité de réviser l'histoire du " IIIe Reich ", dans la mesure où jusqu'ici elle aurait été pour une large part écrite par les vainqueurs qui en auraient fait un " mythe négatif ". Pour illustrer sa requête, Nolte nous embarque dans une expérience fictive d'un goût exquis qui nous invite à nous représenter l’image qu'une OLP victorieuse donnerait d'un Israël qu'elle aurait complètement anéanti : " Pendant des décennies, pendant un siècle peut-être, personne n'oserait plus présenter le sionisme comme émanant à l'origine d'un esprit de résistance contre l'antisémitisme européen " Pour Nolte, la théorie du totalitarisme elle-même n'aurait pas ouvert sur un changement de perspective, elle se serait simplement bornée à inclure aussi l'Union soviétique dans l'image négative. Une conception qui, de cette manière, se forge sur l'opposition à l'État de droit démocratique ne lui suffit pas ; ce qui prévaut selon lui, c'est la dialectique des menaces réciproques d'anéantissement. Ainsi prétend-il que Hitler aurait eu, bien avant Auschwitz, de bonnes raisons de se convaincre que ses ennemis voulaient aussi l'annihiler. La preuve en serait selon lui la " déclaration de guerre " que Chaim Weizmann aurait faite en septembre 1939 au nom du Congrès juif mondial, fondant ainsi Hitler à traiter les Juifs allemands en prisonnier de guerre — et donc à les déporter. Il y a déjà quelques semaines on avait pu lire dans Die Zeit (sans toutefois que les noms fussent cités) que Nolte avait servi lors d'un dîner cet argument aventureux à un invité juif (son collègue, historien de Tel-Aviv, Saul Friedländer) — ici, je le lis noir sur blanc. Nolte n'est pas un conteur au conservatisme frileux qui se débat avec le " problème de l'identification ". Son décisionnisme vigoureux lui permet de ne pas s’embarrasser du dilemme que repère Stürmer entre fondation du sens et science ; la référence de son exposé, c'est la terreur exercée au Cambodge par le régime de Pol Pot. Partant de là, il reconstruit une préhistoire qui, en passant par le " Goulag ", la déportation des koulaks par Staline et la révolution bolchevique, remonte jusqu'à Babeuf, jusqu'aux premiers socialistes français et, dans l'Angleterre du début du XIXe siècle, jusqu'aux instigateurs de la réforme agraire — il reconstruit, autrement dit, une lignée de soulèvements contre la modernisation culturelle et sociale, animée par une nostalgie chimérique qui aspire à la restauration d'un monde monolithique et autarcique. Dans ce contexte de terreur, l'extermination des Juifs n’apparaît plus alors que comme résultant d'une réaction, regrettable certes, mais après tout compréhensible, à ce que Hitler devait ressentir comme la menace de son propre anéantissement. " Ce qu'on appelle l’extermination des Juifs perpétrée sous le IIIe Reich a été une réaction, une copie déformée et non une première ou un original. " Dans un autre article, Nolte s'efforce de mettre à jour l'arrière-plan philosophique sur lequel repose sa " trilogie relative à l'histoire des idéologies modernes ". Mon propos n'est pas ici de discuter cet ouvrage. De ce que Nolte — disciple de Heidegger — désigne comme son " historiographie philosophique " ne m'intéresse que le " philosophique ". Au début des années cinquante, l’anthropologie philosophique était tiraillée par la question de savoir dans quelle mesure et dans quelles proportions l'homme était, à la fois, " ouvert au monde " et " prisonnier de son environnement " — cela donna lieu à une discussion qui opposa A. Gehlen, H. Plessner, K. Lorenz et E. Rothacker. C’est à cela que me fait penser l'usage singulier que fait Nolte du concept heideggérien de " transcendance ". Cette expression illustre, en effet, le tournant accompli, depuis 1963, par Nolte, qui n'appréhende désormais plus ce processus historique qu'est l'éclatement d'un monde vécu traditionnel lorsqu'il entre dans la modernité, que sur le mode anthropologico-originaire. C’est depuis ces profondeurs abyssales où tous les chats sont gris, qu'il réclame qu'on fasse preuve de compréhension à l'égard des impulsions antimodernistes s'élevant contre " une affirmation sans réserve de la transcendance pratique ". Nolte entend par là " l'unité de l’économie mondiale, de la technique, de la science et de l'émancipation ", unité qui jouirait prétendument d'une fondation ontologique. Cela cadre à la perfection avec les tendances aujourd'hui dominantes — et s'associe tout aussi parfaitement au bal des images californiennes du monde que ces tendances font naître. Plus agaçant, en revanche, est la dédifférenciation entraînée par cette façon de voir, qui fait de " Marx et Maurras, Engels et Hitler, au-delà de ce qui les oppose et qu'il faut souligner, des figures cependant apparentées ". Ce n'est que lorsque le marxisme et le fascisme se dévoilent à parité comme des tentatives visant à répondre " aux réalités angoissantes de la modernité ", que la véritable intention du national-socialisme peut alors, elle aussi, se distinguer très précisément de sa funeste pratique : " Ce n'est pas dans l'ultime intention [de ses instigateurs] que fut conclu "le crime monstrueux", mais dans le fait que fut désigné comme coupable un groupe d'hommes qui étaient déjà à ce point marqués par le processus d'émancipation de la société libérale, qu'à travers leurs représentants les plus éminents ils s'étaient dits en danger de mort. " On pourrait très bien ne pas se soucier outre mesure de l'extravagante philosophie d'arrière-plan d'un esprit, à la fois, important et excentrique, si certains contemporanistes néo-conservateurs ne s'étaient pas sentis obligés de servir ce type de révisionnisme. En guise de contribution aux " Entretiens du Römerberg " de cette année — qui à travers les conférences de Hans et Wolfgang Mommsen abordèrent aussi la question du " passé qui ne veut pas passer " —, 1e feuilleton du Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) nous a offert un article militant d'Ernst Nolte — d'ailleurs sous un prétexte fallacieux (ayant consulté la correspondance que Nolte — prétendument désinvité — a échangée avec les organisateurs, j'affirme cela en connaissance de cause). Voilà donc un article de presse dans lequel Nolte réduit la singularité de l'extermination des Juifs à " la technique de gazage ", dans lequel un exemple abstrus tiré de la guerre civile russe suffit à étayer 1a thèse selon laquelle l'" archipel du Goulag " serait " plus originel " qu'Auschwitz ; or même quelqu'un comme Stürmer profite de l'occasion pour se montrer solidaire de l'article. Tout ce que son auteur tire de Shoah, le film de Lanzmann, c'est " que les détachements de SS présents dans les camps de la mort ont eux aussi été des victimes et que par ailleurs un antisémitisme virulent a pu exister parmi les victime polonaises du national-socialisme ". Cet échantillon peu ragoûtant montre que Nolte éclipse de beaucoup un Fassbinder. Quand on se souvient que le FAZ a, à bon droit, guerroyé pour que cette pièce, prévue à Francfort, n'y soit pas montée, on est alors amené à se demander : pourquoi ceci ? Contourner le dilemme entre fondation du sens et science, avec plus de finesse que d'autres, est une chose, mais je ne puis m'expliquer la démarche de Nolte qu'en considérant qu'il tient sous le boisseau la solution d'un autre dilemme que Stürmer définit ainsi : " C’est dans l'affectivité de l'Allemagne divisée que les Allemands doivent se trouver une identité, qu'il est donc désormais impossible de fonder dans l'État national, mais qu'il est tout aussi impossible de fonder sans nation. " La planification idéologique a pour but d'engendrer un consensus par la réactivation de la conscience nationale, mais en même temps elle doit prendre soin à proscrire du champ de l'OTAN les " épouvantails " que se crée l'État national. Dans le cadre d'une telle manipulation, la théorie de Nolte présente un grand avantage. Il fait d'une pierre deux coups ; les crimes nazis perdent leur singularité dés l'instant où l'on fait en sorte de les comprendre comme une réponse aux menaces d'anéantissement (toujours existantes) venant des bolcheviques ; Auschwitz se réduit à la dimension d'une innovation technique et s'explique par la menace " asiatique " qu'incarne un ennemi, aujourd'hui encore présent à nos portes.
IV Si l'on se penche sur la composition des commissions qui ont travaillé à la conception des musées projetés par le gouvernement fédéral — à Berlin, le Musée de l'histoire allemande, et à Bonn, la Maison de l’histoire de la République fédérale —, il est bien difficile de ne pas en retirer le sentiment qu'il doit y avoir aussi derrière cela certaines idées empruntées au nouveau révisionnisme, à en juger par la forme des éléments d'exposition dont les effets sont étudiés en fonction d'une pédagogie appliquée au peuple. Les rapports qui ont été présentés offrent sans aucun doute un visage pluraliste. Mais il en va en gros de ces nouveaux musées comme des nouveaux instituts Max-Planck : ce que font les directeurs nommés à leur tête n'a plus grand-chose à voir avec les mémoires programmatiques qui en précédaient, comme c'est la règle, la création. C’est aussi ce que soupçonne Jürgen Kocka, l'alibi libéral, membre de la commission d'experts berlinoise : " Quand à la fin il s'agit de déterminer quelles seront les personnes qui vont prendre l’affaire en main [...], là encore, le diable se fiche dans le moindre détail. " Qui donc voudrait s'opposer au fait que l'on veuille renforcer la conscience historique de la population allemande vivant en République fédérale, dans la mesure où l'entreprise est menée avec sérieux ? N'y a-t-il pas aussi de bonnes raisons pour que l'historicisation nous conduise à distancier un passé qui ne veut pas passer ? C’est ce qu'avance de manière convaincante Martin Broszat. Les liens complexes qui, dans la vie quotidienne du nazisme, existent entre une criminalité et une normalité à double fond, entre la destruction et une force vitale entièrement consacrée à l'effort, ou qui existent encore au sein d'une même optique qui, à l'échelle du système, se révèle dévastatrice et qui, lorsqu'elle se resserre à l'échelle locale, devient ambivalente au point de passer inaperçue, voilà des corrélations qui pourraient fort bien être rappelées aujourd'hui, avec un salutaire souci d'objectivité. Le fait de prendre à son compte, à des fins pédagogiques poussives, un passé — moralisé à travers une sorte de court-circuit —qui appartient aux pères et aux grands-pères pourrait alors laisser place à une compréhension distanciante. Peut-être alors pourrait-on, en prenant soin de ne pas mélanger la compréhension de la condamnation, contribuer à guérir cette paralysie hypnotique. Il reste qu'à la différence précisément de l'historicisation qui accompagne le révisionnisme d'un Hillgruber ou d'un Nolte — auxquels se rallient Hildebrand et Stürmer —, celle à laquelle je me réfère ne se laisserait pas guider par la tentation de se débarrasser des hypothèques d'un passé avantageusement dépouillé de ses connotations morales. Je ne veux imputer à personne de mauvaises intentions, mais il y a un critère simple sur lequel les esprits se partagent : les uns partent de l'idée qu'un travail de compréhension distanciante libère la puissance d'une mémoire réflexive et permet plus largement le commerce autonome avec des traditions ambivalentes ; les autres voudraient mettre une histoire révisionniste au service de l'histoire nationale pour ainsi ravigoter une identité conventionnelle. Mais une telle formulation n'est pas encore suffisamment claire. Quiconque vise à raviver une identité de telle sorte qu'elle s'ancre immédiatement dans la conscience nationale, quiconque, à travers l'institution du sens, se laisse guider par des impératifs fonctionnels servant, tout à la fois, la prévisibilité, la production de consensus et l'intégration sociale, celui-là doit non seulement redouter ce que pourrait mettre en lumière l'historiographie, mais encore renoncer aux effets accrus d'un pluralisme des interprétations de l'histoire. Ce n'est guère faire injure à Michael Stürmer que de comprendre son article en ce sens : " Lorsqu'ils considèrent l'attitude des Allemands vis-à-vis de leur histoire, nos voisins ne peuvent que se demander où tout cela les mènera. La RFA [...] est au centre du dispositif de défense européen mis en place par l'alliance Atlantique. Et pourtant, il apparaît aujourd'hui que chaque génération vivant en Allemagne porte en elle des représentations différentes, voire opposées, du passé et de l'avenir [...]. La recherche de l'histoire perdue ne correspond pas à une soif abstraite de culture : elle a une légitimité morale et une nécessité politique. Car il en va de la continuité intérieure de la République allemande et de sa fiabilité en politique extérieure. " Stürmer plaide en faveur d'une image unificatrice de l'histoire qui, se substituant au pouvoir de la foi religieuse désormais cantonné à la sphère privée, assurerait, à la fois, l'identité et l'intégration sociale. La conscience historique comme substitut de la religion, n'est-ce pas soumettre l'historiographie au vieux rêve de l'historicisme et, partant, trop lui demander ? Certes les historiens allemands peuvent rétrospectivement constater que leur corporation a traditionnellement offert un soutien véritable de l'État. Hans-Ulrich Wehler rappelait encore dernièrement la contribution idéologique qu'amenèrent les historiens à la stabilisation de l'Empire germano-prussien et à la démarcation intérieure des " ennemis de l'Empire ". C’est là une mentalité qui devint dominante — et le resta jusqu'à la fin des années cinquante de notre siècle — à la suite de l'échec de la révolution de 1848-1849 et après l'effondrement d'une historiographie libérale du type de celle qu'avait promue Gervinus : " Désormais, il devenait impossible de trouver des historiens libéraux, rationalistes, autrement qu'isolés ou qu'en groupes marginaux. La majorité de la corporation pensait et argumentait dans le respect de la nation impériale, en ayant le souci de l'État et en faveur d'une politique de puissance. " Non seulement qu'un autre esprit, mais aussi qu'un pluralisme des lectures et des approches méthodologiques se soient imposés sinon après 1945, du moins avec la génération des jeunes historiens formés à partir de 1945, cela n'a rien d'une panne qu'on pourrait simplement réparer. La vieille mentalité apparaissait comme n'étant plus que l'agression — spécifique à la discipline —d'une conscience mandarinale qui, à juste titre, n'avait pas survécu au nazisme : par son impuissance avérée à résister au régime nazi, voire par sa complicité avec lui, elle avait fait, au su de tous, la preuve de son inconsistance. Or le besoin profond de réflexion qu’imposa l’histoire n’a pas seulement touché les prémisses idéologiques de l’historiographie allemande, il a aussi rendu, au plan méthodologique, tout le monde plus conscient de la dépendance de l’historiographie vis à vis du contexte. Pour autant lorsque les révisionnistes partent aujourd’hui de l’idée qu’ils pourraient éclairer le présent en s’aidant de phares qu’ils emprunteraient à des préhistoires arbitrairement reconstruites et que, parmi différentes options, ils pourraient choisir l’image de l’histoire qui leur conviendrait le mieux, ils se trompent sur le sens des acquis herméneutiques obtenus par la réflexion d’après-guerre. Que la conscience méthodologique se soit renforcée signifie en fait qu’on devrait en avait fini avec les représentations closes de l’histoire, décrétées par les historiens du régime. L’incontournable pluralisme des lectures, qui loin d’être incontrôlé est en fait rendu transparent à lui-même, ne fait que refléter la structure des sociétés ouvertes. Il ne fait qu’actualiser la possibilité de faire clairement apparaître, dans ses ambivalences, chacune des traditions qui contribuent à la formation des identités propres. Et cela est précisément nécessaire si l’on veut s’approprier de manière critique des traditions plurivoques, si l’on veut autrement développer une conscience historique, tout aussi incompatible avec des représentations closes de l’histoire, dont la naturalité ne serait que de seconde main, qu’avec n’importe quelle forme d’identité conventionnelle - autrement dit unanime et partagée avant même toute réflexion. Ce que l’on déplore lorsque l’on parle aujourd’hui de la " perte de l’histoire " n’a pas seulement l’aspect de l’occulté et du refoulé, pas plus que celui d’une fixation à un passé surchargé qui serait tombé en rade. Si, parmi les jeunes, les symboles nationaux ont perdu de leurs prégnance, si aux identifications naïves à leur propre origine s’est substitué un commerce plus expérimental avec l’histoire, si les discontinuités sont ressenties plus fortement et si les continuités ne sont plus à tout prix célébrées, si, enfin, l’orgueil national et l’autosatisfaction collective sont désormais filtrés par des orientations axiologiques universalistes, et dans la mesure où tout cela est bien réel alors on peut dire que les signes témoignant de la formation d’une identité postconventionnelle se multiplient. Chez Allensbach, on accueille ces signes avec des cris de Cassandre ; s’ils ne sont pas surfaits, ils ne trahissent qu’une chose : c’est que nous n’avons pas complètement laissé passer la chance que pouvait aussi représenter pour nous la catastrophe morale. Que la République fédérale se soit ouverte sans réserve à la culture politique occidentale constitue la grande réalisation intellectuelle de notre après-guerre, une réussite dont ma génération précisément pourrait s’enorgueillir. Mais pour qu’un tel résultat puisse gagner en stabilité, il ne suffit pas de peindre la " philosophie de l’OTAN aux couleurs du nationalisme allemand " . L’ouverture qui a accompagné ce résultat avait été réalisée en surmontant précisément cette idéologie du " Milieu " ou du " Centre ", que nos révisionnistes entendent précisément ressusciter lorsque avec leur tam-tam géopolitique ils invoquent " la position centrale de l'Allemagne en Europe " (Stürmer) et " la reconstruction d'une Europe centrale détruite " (Hillgruber). Le seul patriotisme qui ne fasse pas de nous des étrangers en Occident est un patriotisme constitutionnel. Un engagement, ancré dans des convictions favorables aux principes constitutionnels universalistes, n'a malheureusement pu se forger dans la nation culturelle des Allemands qu'après — et à travers — Auschwitz. " Obsession de culpabilité " (Stürmer et Oppenheim) ? Quiconque entend, par d'aussi vaines formules, effacer la honte que cette réalité nous a mise au front, quiconque entend rappeler les Allemands à une forme conventionnelle d'identité nationale, celui-là détruit la seule base solide de notre attachement à l'Ouest.
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Nolte E., " Un passé qui ne veut pas passer. Conférence qui, une fois écrite, ne put pas être prononcée ", Frankfurter Allgemeine Zeitung, 6 juin 1986, in Devant l’histoire. op. cit., trad. Vergne-Cain B., pp. 29-35.
Lorsqu'on évoque " un passé qui ne veut pas passer ", il ne peut s'agir que du national-socialisme que l'Allemagne et les Allemands ont vécu. Cette formule implique l'idée qu'habituellement le passé, quel qu'il soit, s'efface et que le phénomène évoqué ici est tout à fait exceptionnel. Par ailleurs, on ne peut pas dire que cet effacement normal du passé soit l'équivalent d'une disparition. L'époque de Napoléon Ier par exemple ou encore le siècle de l'empereur Auguste revivent périodiquement dans les travaux des historiens. Mais il est évident que ces époques révolues ont perdu le caractère angoissant qu'elles avaient pour les contemporains. C'est pourquoi elles peuvent être abandonnées aux seuls historiens. Le passé national-socialiste en revanche — comme Hermann Lübbe le soulignait encore récemment — ne semble pas touché par ce processus de disparition. Il ne s'affaiblit pas du tout, on dirait au contraire qu'il devient de plus en plus vivace et actif: non certes comme un modèle, mais comme un repoussoir, comme un passé qui prend quasiment des allures de présent et qui est suspendu au-dessus de notre époque, telle une épée de Damoclés.
LA VISION " TOUT BLANC TOUT NOIR "
C’est loin d'être un hasard. La République fédérale et toute la société occidentale deviennent de plus en plus nettement des " sociétés de consommation ", ce qui accuse d'autant l'étrangeté du IIIe Reich avec son idéologie du sacrifice guerrier, avec ses slogans disant par exemple: " Des canons, pas du beurre !" , avec ses citations de l'Edda, claironnées en choeur dans les fêtes des écoles et qui proclament : " Notre mort sera une fête. " Aujourd'hui, même si les gens sont tous pacifistes par principe, ils ne sont pas certains qu'une si grande distance les sépare du bellicisme national-socialiste, car ils savent que les sommes dépensées chaque année pour l'armement par les deux Grands dépassent largement tout ce que Hitler y avait investi entre 1933 et 1939. Dans la profonde incertitude générale, on préfère dénoncer l'ennemi sur un point nettement défini plutôt que de faire le procès de notre époque si troublée. Pour le féminisme, il n'en va pas autrement. Sous le national-socialisme, le " culte de la virilité " s'affirmait encore sans le moindre complexe, alors qu'il tend aujourd'hui à douter de lui-même et à se dissimuler. Le national-socialisme représente donc l'ultime manifestation nettement reconnaissable de l'ennemi actuel. Le désir de " suprématie mondiale " qui animait Hitler semble d'autant plus monstrueux qu'il apparaît de plus en plus nettement que la République fédérale doit se contenter de jouer au niveau mondial le rôle d'un État d'importance moyenne. Elle n'est pas pour autant considérée comme " insignifiante ", puisque dans plusieurs pays on redoute qu'elle puisse, non certes causer directement une Troisième Guerre mondiale, mais en être tout de même le point de départ. Pourtant, c'est surtout à cause du souvenir de la " solution finale " que ce passé ne passe pas. Le caractère monstrueux de cette extermination industrielle de plusieurs millions de personnes est en effet allé croissant, au fur et à mesure que la République fédérale, par les lois dont elle se dotait, rejoignait le camp des Etats prônant des convictions humanitaires. Mais des doutes persistèrent malgré tout sur ce point, et encore aujourd'hui beaucoup d'étrangers, comme aussi bon nombre d'Allemands, ne croient guère que " pays légal " et " pays réel " soient identiques. Mais était-ce vraiment seulement l'esprit buté du " pays réel ", à l'œuvre dans les conversations de cafés, qui luttait contre cette réalité du " passé qui ne passe pas " et qui souhaitait qu'" on y mette un point final ", pour que le passé des Allemands cesse de se distinguer fondamentalement de celui des autres peuples ? N'y a-t-il pas un fond de vérité dans beaucoup des arguments et des questions qui opposent pour ainsi dire un mur à la revendication d'un " débat critique " permanent à propos du national-socialisme ? Je citerai quelques-uns de ces arguments, de ces questions, ce qui me permettra de présenter ensuite ce que recouvre ce concept d'" échec " qui à mon avis est déterminant. J'évoquerai aussi cette notion de " débat critique " qui n'a rien à voir avec l'idée d'un " point final ", ni avec ce " travail sur le passé " dont on parle sans cesse. Ce sont précisément ceux qui parlent le plus et avec les connotations les plus négatives d'" intérêt " qui écartent la question de savoir s'il y avait ou s'il y a encore des intérêts concernés par cette réalité du " passé qui ne passe pas " ; ceux par exemple d'une nouvelle génération qui s'en prend comme toujours aux " pères ", à moins qu'il ne s'agisse des victimes et de leurs descendants qui ont intérêt à conserver indéfiniment un statut particulier de privilégié. Quand on emploie la formule de la " culpabilité des Allemands ", on s'évertue un peu trop à oublier qu'elle répond à celle de la " culpabilité des Juifs ", qui était l'un des principaux arguments du national-socialisme. Aucune des accusations lancées par des Allemands contre les " Allemands " n'est honnête, car les accusateurs ne s'incriminent pas eux-mêmes, ni le groupe dont ils sont solidaires ; ils essaient simplement de porter un coup décisif à leurs anciens adversaires. Se concentrer sur la " solution finale " est une façon de détourner l'attention de plusieurs réalités importantes de l'époque du national-socialisme : l'élimination des " vies indignes d’être vécues " ou le traitement infligé aux prisonniers de guerre russes ; mais surtout, on est amené par là à négliger des questions déterminantes qui se posent à nous aujourd'hui — le caractère essentiel de la " vie encore à naître " ou la réalité d'un " génocide " hier au Viêt-nam et aujourd'hui en Afghanistan. En juxtaposant ces deux argumentations dont l'une est à mettre au premier plan, bien qu'elle ne se soit pas encore complètement imposée, on a créé une situation que l'on peut désigner comme paradoxale, ou même comme grotesque. Pour peu qu'un député du Bundestag réponde un peu trop vite à des demandes émanant de représentants d'organisations juives ou que la moindre faute de goût échappe à un élu local, on y voit immédiatement des symptômes d'" antisémitisme ", comme si on avait perdu tout souvenir de celui qui caractérisait l'époque de Weimar et qui n'avait encore rien de national-socialiste. Dans le même temps, on diffuse à la télévision le bouleversant film-document Shoah, fait par un cinéaste juif. Certains passages font penser qu'en un sens il est vraisemblable que les détachements de SS présents dans les camps de la mort ont été eux aussi des victimes, et que, par ailleurs, un antisémitisme virulent a pu exister parmi les victimes polonaises du national-socialisme. Il est vrai que la visite du président américain au cimetière militaire de Bitburg a déclenché un débat critique très émotionnel. Mais craignant d'être accusé d'entrer dans une " comptabilité macabre " ou de faire des comparaisons indues, on n'a pas posé la question de ce qui serait arrivé en 1953 si le chancelier de l'époque avait refusé de se rendre au cimetière militaire d'Arlington, en expliquant que s'y trouvaient aussi les tombes de soldats ayant participé aux agressions terroristes lancées contre les civils allemands. Pour l'historien, c'est là précisément une des conséquences les plus regrettables de ce " passé qui ne passe pas " : les règles les plus simples, valables pour le passé de n'importe quel pays, semblent ici abolies. Le fait est qu'habituellement on comprend de mieux en mieux le passé dans toute sa complexité, que l'on distingue de plus en plus clairement les différentes connexions, que l'on corrige la vision " tout blanc tout noir " des combattants de l'époque en question et que les interprétations antérieures font l'objet d'une révision. Mais, appliquée au IIIe Reich, cette même règle apparaît comme " pernicieuse pour l'éducation du peuple ". Ne pourrait-elle pas en effet conduire à justifier Hitler ou, au moins, à " déculpabiliser les Allemands " ? Ne fait-elle pas resurgir l’éventualité que les Allemands pourraient à nouveau s’identifier avec le IIIe Reich, comme l’a fait une très large majorité d’entre eux au moins entre 1935 et 1939, et qu’ils n’auraient toujours pas compris la leçon que l’histoire leur a donnée ? A cela il faut répondre brièvement et sans ambages : il est impossible qu’un Allemand puisse vouloir justifier Hitler, ne serait-ce qu’en raison des ordres d’extermination lancés par lui contre le peuple allemand en mars 1945 ; ni les historiens, ni les journalistes ne peuvent assurer que les Allemands aient compris la leçon de l’histoire, mais la transformation des rapports de puissance et la réalité concrète de deux grandes défaites s’en sont chargé ; les Allemands peuvent, il est vrai, continuer à en tirer les mauvaises conclusions, mais cela ne peut conduire que dans une seule direction, différente et en tout cas probablement " antifasciste ". Il faut reconnaître que l’on a fait beaucoup d’efforts pour dépasser la polémique et pour donner une vision plus objective du IIIe Reich et de son Führer : il suffit de mentionner Joachim Fest et Sebastian Haffner. Pour tous les deux, c’était pourtant l’" aspect interallemand " qui primait. A l’aide de quelques questions et de quelques notions clés, je voudrais maintenant tenter de suggérer dans quelle perspective on devrait considérer ce passé, si l’on veut lui appliquer le " même traitement " qu’au reste et respecter le principe fondamental de la philosophie et de la recherche historique, ce qui ne conduit pas à tout mettre sur le même plan, mais au contraire à souligner les différences.
Quelques notions clés éclairantes
Max Erwin von Scheubner-Richter, qui devint l’un des plus proches collaborateurs de Hitler, mais qui fut mortellement blessé en 1923, lors de la marche sur la Feldherrnhalle, représentait l’Allemagne en 1915 comme consul à Erzeroum. Il y assista à la déportation de la population arménienne, qui marqua le début du premier grand génocide du XXe siècle. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour s’opposer aux autorités turques, et sa biographie, écrite en 1938, se termine par cette remarque à propos des événements : " Mais que représentait cette poignée d’hommes face à la volonté d’extermination de la Sublime Porte, qui allait jusqu'à faire la sourde oreille aux avertissements les plus nets qui arrivaient de Berlin, faces aux loups sauvages qu’étaient les Kurdes déchaînés, face à cette catastrophe qui s’accomplissait à une rapidité vertigineuse, et où un peuple d’Asie en affrontait un autre, selon la coutume asiatique, loin de la civilisation européenne ? " Nul ne sait ce que Scheubner-Richter aurait fait, ou n’aurait pas fait, s’il était devenu ministre des territoires de l’Est occupés, à la place d’Alfred Rosenberg. Mais il est très vraisemblable qu’il n’aurait pas agi au fond différemment de Rosenberg ou de Himmler, ou même de Hitler. Il faut alors se demander ceci : qu'est-ce qui à bien pu pousser des hommes, qui avaient perçu comme " asiatique " un génocide auquel ils avaient assisté de près, à se lancer eux-mêmes dans un génocide de nature encore plus atroce ? Quelques notions clés peuvent éclairer notre réponse. Le 1er février 1943, lorsque Hitler fut informé de la capitulation de la VIe armée à Stalingrad, il prédit aussitôt, en faisant l'analyse de la situation, que parmi les officiers qui avaient été fait prisonniers, certains participeraient activement à la propagande soviétique : " Il faut vous l'imaginer [un tel officier] arrivant à Moscou, il faut vous représenter la " cage aux rats ". Il acceptera de signer n'importe quoi. Il fera des aveux, des déclarations... " Les commentateurs pensent que ce terme de " cage aux rats " désigne la Lubjanka. Je crois que c'est faux. Dans 1984 de George Orwell, nous voyons comme le héros Winston Smith, après les longues tortures que lui inflige la police secrète de Big Brother, est contraint de renier sa fiancée et perd toute dignité humaine. On le met nez à nez avec un rat, qui est enfermé dans une cage et tellement affamé qu'il en est à moitié fou. Quand le sbire chargé de son interrogatoire le menace d'ouvrir le verrou, Winston Smith s'effondre. Orwell n'a pas inventé cette histoire, qui est citée plus d'une fois dans la littérature antibolchevique sur la guerre civile russe, notamment par Melgunov, qui est considéré comme un socialiste bon teint. Elle est attribuée à la "Tchéka chinoise ".
L'ARCHIPEL DU GOULAG ET AUSCHWITZ
Dans tous les ouvrages consacrés au national-socialisme, il y a une lacune frappante : ils ne savent pas ou ils préfèrent ne pas savoir à quel point tous les actes commis sous le national-socialisme avaient déjà été décrits par de nombreux auteurs au début des années vingt, à la seule exception de la technique du gazage: les déportations et les fusillades de masse, les tortures, les camps de la mort, l'élimination physique de groupes entiers selon des critères purement objectifs, l’exigence déclarée de l'extermination de millions de personnes innocentes, mais considérées comme des " ennemis ". Parmi ces rapports, plusieurs sont vraisemblablement exagérés. La terreur blanche a sans aucun doute commis, elle aussi, des atrocités, bien qu'il ne puisse exister de son côté aucun postulat comparable à celui de 1'" extermination de la bourgeoisie ". Il faut pourtant accepter que soit posée la question suivante, à laquelle on ne peut se soustraire. Le seul motif pour lequel Hitler et les nazis auraient commis un crime " asiatique " ne serait-il pas qu'ils se considéraient, eux-mêmes et tous les leurs, comme les victimes potentielles ou réelles d'un crime " asiatique " ? L'" archipel du Goulag " n'est-il pas plus originel qu'Auschwitz ? L'" assassinat pour raison de classe " perpétré par les bolcheviques n'est-il pas le précédent logique et factuel de 1'" assassinat pour raison de race " perpétré par les nazis ? Ne faut-il pas expliquer également les actions les plus secrètes de Hitler en pensant qu'il n'avait pas oublié la " cage aux rats " ? L'origine d'Auschwitz ne serait elle pas un " passé qui ne voulait pas passer " ? Il n'est pas besoin de connaître Melgunov et son petit livre, tombé dans l'oubli, pour poser de telles questions. Mais on a longtemps hésité à les formuler, moi le premier. Elles sont considérées comme des arguments chocs de l'anticommunisme ou comme des produits de la guerre froide. Elles n'ont guère leur place dans les réflexions des chercheurs spécialisés dont la sphère d'interrogation est de plus en plus limitée. Mais elles reposent sur de pures vérités. On peut avoir des raisons morales pour taire sciemment des vérités, mais on viole par là l'éthique scientifique. Pour que semblables scrupules soient justifiés, il faudrait qu'on s'en tienne à ces faits et à ces questions, et qu'on cesse de les insérer dans un contexte plus large, en l'occurrence celui des ruptures qualitatives caractéristiques de l'histoire européenne. Celles-ci ont commencé avec la révolution industrielle et à chaque fois elles ont suscité une recherche passionnée des " responsables " ou au moins des " agents " d'une évolution considérée comme fatidique. C’est seulement dans ce contexte qu'apparaîtrait nettement, par-delà toutes les analogies, la différence entre les crimes d'extermination pour raison biologique, commis par les nazis, et l'extermination pour raison sociale à laquelle se livrèrent les bolcheviques. Mais aucun assassinat, et encore moins un assassinat de masse, ne peut en " justifier " un autre. Il n'en demeure pas moins que l'on s'égare profondément à considérer un seul assassinat et un seul assassinat de masse sans vouloir tenir compte de l'autre, bien qu'il existe vraisemblablement entre eux un lien de causalité. Si l'on ne se représente pas l'histoire de cette époque comme faisant partie d'un mythe, mais si l'on considère ses principales implications, on arrivera à la conclusion suivante, qui est essentielle : malgré toute son obscurité et son horreur, mais aussi avec sa modernité troublante dont il faut remercier ses acteurs, cette époque a peut-être eu un sens pour les générations suivantes, à savoir qu'elle les a libérées de la tyrannie de l'idéologie collectiviste. Cela devrait aussi impliquer que l'on se rallie sans hésitation à toutes les règles de l'ordre libéral, ordre qui permet et encourage la critique, dans la mesure où elle concerne les actions, les modes de pensée et les traditions ainsi que les gouvernements et les organisations de toute sorte. Mais cet ordre ne peut que suspecter la critique qui porte sur des données dont les individus ne peuvent pas se débarrasser, sinon au prix des plus grands efforts, en l'occurrence celle qui vise " le " Juif, " le " Russe, " 1' " Allemand ou " le " petit-bourgeois en soi. Dans la mesure où le débat critique sur le national-socialisme est marqué par ce mode de pensée collectiviste, il faudrait enfin y mettre un point final. Il est indéniable que cela pourrait encourager à l'absence de réflexion et à l'autosatisfaction. Mais cela ne sera pas nécessairement le cas et, de toute façon, il ne faut pas faire dépendre la vérité de son utilité. Un débat critique plus complet, où il s'agirait principalement de réfléchir sur l'histoire des deux derniers siècles, permettrait peut-être de " faire passer " le passé dont il est ici question, comme n'importe quel autre, mais par là même il deviendrait possible que l'on se l'approprie.
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Stürmer M., " L’histoire dans un pays privé de son histoire ", Frankfurter Allgemeine Zeitung, 25 avril 1986, in Devant l’histoire. op. cit., trad. Faure N., pp. 25-27.
Tout est possible dans un pays sans mémoire. Les sondages nous avertissent du fait qu’entre tous les pays industrialisés, c’est en RFA que les hommes ont le moins conscience d’eux-mêmes et de leur propre mérite, que la plus grande incompréhension règne entre les générations et que s’opère entre elles le bouleversement des valeurs le plus profond. Quel regard les allemands porteront-ils demain sur leur pays, sur l’Occident, sur eux-mêmes ? On peut penser que la continuité l’emportera. Mais cela n’est pas sûr. On enregistre à travers tout le pays une redécouverte de l’histoire, et l’on s’en félicite. Les musées prospèrent, les foires à la brocante vivent de la nostalgie du temps passé. Les expositions historiques n’ont pas à se plaindre d’un manque de visiteurs, et l’on recommence à lire et à écrire des ouvrages historiques, en marge il y a vingt ans. Il y a deux façons d’interpréter cette recherche du temps perdu. Les uns y voient un renouveau de la conscience historique, un retour à la tradition culturelle, une promesse de normalité. Les autres nous rappellent que celui qui ne trouve pas de point d’appui dans le futur se tourne vers le passé pour y trouver une direction et s’assurer du but du voyage. Cette quête nouvelle d’une histoire lointaine tient des deux à la fois : perte d’orientation et recherche d’identité vont de pair. Mais quiconque pense que tout cela est sans effet sur la politique et le futur refuse de voir que, dans un pays privé d’histoire, l’avenir appartient à celui qui donne un contenu à la mémoire, crée les concepts et interprète le passé. On peut douter que l’incertitude dans laquelle nous nous trouvons ne date que de 1945. La montée de Hitler provient des crises et des catastrophes qu’a subies une civilisation sécularisée se précipitant de nouveau départ en nouveau départ et dont la marque était la perte d’orientation et la vaine recherche de certitudes. " Il n’est rien qui ne soit incertain ", disait Karl Jaspers en 1930, dans une de ses mémorables conférences de Heidelberg. De 1914 à 1945, les Allemands ont été livrés à un torrent de la modernité tel qu’il anéantit toute tradition, rendit pensable l’impensable et fit de la barbarie un système de gouvernement. C’est pour cette raison que Hitler put triompher, qu’il put s’approprier la Prusse et le patriotisme, l’Etat et les vertus bourgeoises, et qu’il put les corrompre. Mais avant cette époque de guerres mondiales et civiles, notre histoire était déjà celle d’un bouleversement permanent. Quiconque y déplore l’absence de révolutions n’a pas compris grand-chose aux révolutions agraire, démographique et industrielle, à la semi-révolution de 1848 et à la révolution par le haut qui triompha avec Bismarck. Depuis deux siècles, chaque génération a vu s’ouvrir un nouvel horizon d’espérances, et chacune ou presque le vit s’effondrer. L’histoire allemande doit mettre à son passif un énorme gâchis de constitutions, de repères axiologiques, d’images du passé et de représentations de l’avenir. Longtemps, la dictature hitlérienne fut l’alpha et l’oméga de toute conception de notre histoire - et comment aurait-il pu en être autrement ? Puis, à mesure que la République fédérale s’éloignait de ses origines, le regard s’ouvrait de nouveau sur des époques antérieures. Lorsqu’en 1973 le prix du pétrole s’envola et que le " retournement de tendances " devint synonyme d’une nouvelle conscience, les Allemands découvrirent que la RFA elle aussi, et le système international dont elle faisait partie, restaient soumis au mouvement de l’histoire. Aujourd’hui, la mise en place du système international d’après-guerre fait l’objet d’études scientifiques et politiques. Dès lors apparaît plus nettement la performance d’Adenauer, qui fit tout pour surmonter la particularité de la " voie allemande " consistant à séparer notre pays politiquement et moralement de l’Occident. Or, parallèlement, certains construisent autour de la fameuse note soviétique de 1952, qui devait justement contrecarrer les plans d’Adenauer, le mythe d’une occasion manquée de réunification et font du tyran russe un Père Noël à qui les Allemands n’avaient qu’à demander tout ce qu’ils désiraient : unité, liberté, prospérité, et même sécurité (alors qu’en vérité il ne s’agissait que des premiers contours d’une Allemagne soviétique). Et parmi les fantômes du passé, on voit resurgir à son tour l’antifascisme, cette légende des nobles desseins communistes, de la défaillance des socio-démocrates et de la bénédiction du Front populaire. Le fait que les têtes pensantes du parti de Kurt Schumacher aient récemment, c’était le quarantième anniversaire de la capitulation allemande, assigné comme principale tâche au SPD la lutte contre les bases sociales du fascisme en RFA trahit des visées secrètes sur l’avenir. Quoiqu’il en soit, lorsqu’ils considèrent l’attitude des Allemands vis-à-vis de leur histoire, nos voisins ne peuvent que se demander où tout cela mènera. La RFA a des responsabilités politiques et économiques internationales. Elle est au centre du dispositif de défense européen mis en place par l’Alliance Atlantique. Et pourtant, il apparaît aujourd’hui que chaque génération vivant en Allemagne porte en elle des représentations différentes voire opposées, du passé et de l’avenir. Il s’avère aussi que le dédain technocratique de l’histoire à droite et son étranglement progressif à gauche ont tous deux gravement endommagé la culture politique de notre pays. La recherche de l’histoire perdue ne correspond pas à une soif abstraite de culture : elle a une légitimité morale et est une nécessité politique. Car il y va de la continuité intérieure de la République allemande et de sa fiabilité en politique extérieure. Tout est possible dans un pays sans mémoire.
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